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05 Feb

l'enclos

Publié par Raphaële


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Bien. Me voilà bien. Je suis bien là. Oui, là je me trouve bien. C’est pas comme. C’est différent. Autre chose. Complètement différent et autre chose et je me sens bien là. Ici c’est bien. En tout cas, je sens que je peux m’y faire. Déjà, je m’y fais. Je m’y fais bien. Non parce que j’ai déjà, j’ai pas mal. Enfin, si j’ai un peu mal, j’ai mal aux pieds, j’ai un peu mal aux articulations. Et là, je ne sais pas trop où je peux m’asseoir. Je m’assiérais bien. Mais tout compte fait, ici c’est bien. Je trouve. Je trouve qu’au moins, on ne devrait pas venir m’emmerder ici. Pas jusqu’ici. Qui pourrait? Qui pourrait venir jusqu’ici? Et surtout, qui pourrait venir jusqu’ici pour m’emmerder? Vraiment je ne vois pas. Non, parce que j’imagine que quelqu’un pourrait effectivement venir jusqu’ici. C’est loin de tout mais c’est encore sur terre et pas si loin des hommes. Mais venir jusqu’ici exprès pour venir m’emmerder, je ne vois pas. Non, en fait, je pense que si quelqu’un venait ici, il aurait absolument d’autres raisons que celle-là. Donc. Bien.

Disons qu’ici, je suis tranquille pour quelques temps, au moins pour le temps pendant lequel je serais capable de rester ici. Ça peut durer. Ça peut tout à fait durer. Ça me fera du bien. Quel genre de bien? … ça… Un genre de bien qui fait qu’une touffe d’herbe verte, que le bêlement d’une chèvre qui se dandine, qu’un rayon de soleil, qu’une barrière aux plantes grimpantes énamourées, que quelques boites de conserve rouillées et retournées sur les piquets de bois. Oui, cette sorte de bien de ces choses-là à voir. Des choses simples. Des choses tranquilles.


Me voilà en pleine nature. Ou quasiment en pleine nature et nul nécessité de me soucier. Me voilà comme entre parenthèse. Bien. Une parenthèse sans chaise néanmoins. J’avoue qu’une chaise m’aurait convenu. Même une vieille chaise, un tabouret bancal, même un p’tit banc rugueux d’intempéries. Je pourrais bien m’asseoir finalement. Finalement, rien ne m’empêche vraiment de m’asseoir sur ce bout d’herbe. Ce bout d’herbe soulagerait mes articulations. Je verrais ça tout à l’heure. Pour l’instant, je tiens encore. Je me tiens encore. Tout à l’heure, si le cœur m’en dit et je me dis que le cœur m’en dira. Tout à l’heure, je pourrais bien m’asseoir sur ce carré d’herbe quitte à salir mon pantalon. Qu’importe. Je m’y assiérai et je boirai un verre de vin. Bien. Voilà qui sera agréable. Puis je sortirai de ma besace, je sortirai mon carnet de notes et je noterai quelques mots. Peut-être quelques mots de mon enclos. Enfin, je veux dire sur l’enclos à chèvres dans lequel je me trouve. Oui parce que je dois bien me l’avouer : je suis dans un enclos à chèvres. Je me trouve bien, bien dans cet enclos à chèvres dans lequel ni je ne marche, ni je ne m’assieds. Je pourrais écrire tout le plaisir qu’on peut avoir à être dans un enclos à chèvres. Car je peux dire que j’aime les enclos, comme j’aime la muraille de Chine, la digue de la Roche Vaudeville, les fortifications des châteaux du moyen âge et plus proches, les grilles pointues des jardins publics, la croûte des tartes à l’oignon, le bracelet de ma grand-mère.

Quoique si je suis bien ici, c’est sûrement le fait de la nature, le fait de l’absence, le fait du temps qui passe, le fait de cette touffe d’herbe ici et là. D’autant que les grilles des jardins publics et les digues et les murailles ne sont plaisantes que pour les enjamber. Là, je n’enjambe pas. Disons que je ne souhaite pas encore enjamber. D’autant que mes articulations. Peu importe en fait, peu importe mes articulations. Je ne souhaite pas enjamber. Je souhaite être là et j’y suis. Me voilà donc bien. Me voilà donc bien orienté comme dirait l’autre. Mais personne ne dit rien ici et c’est bien ma veine. Si je suis seul ici, je sais pourquoi. Il est très facile et très agréable parfois de se trouver seul là où l’on est seul. Je suis seul ici parce que je suis seul. Rien à redire. Non, rien à redire à ça. Hé, hé ! Bien.

Pourtant si je réfléchis plus – ce que je ne devrais pas faire, c’est ridicule, je ne devrais pas réfléchir plus. D’ailleurs, je ne réfléchis pas vraiment. Disons que si j’y pense, ce que je ne devrais pas faire, c’est ridicule, je ne devrais pas penser.

Stop, arrêt, pousse mouille.

Disons qu’en fait, je ne suis pas seul du tout. Merde. Je le vois bien que je ne suis pas seul, je le sens bien que je ne suis pas seul. Peut-être finalement suis-je moins seul ici que chez moi? C’est sûr. Sans aucun doute, me voilà moins seul ici que nul par ailleurs où je ne suis pas seul. Me voilà bien.

Au moins pourrais-je dire que je suis tranquille à défaut? Oui voilà. A défaut, je peux dire que je suis tranquille et globalement bien d’être ici. Je vais faire durer le plaisir de cette échappée belle jusqu’à ne plus en pouvoir et quand je ne pourrais plus – à cause de mes articulations par exemple – quand je ne pourrais plus, je partirais.

En attendant, je vais me préparer à m’asseoir sur le carré d’herbe, sortir de ma besace mon gobelet et ma bouteille de vin et puis mon carnet aussi. Je vais me préparer un bon moment à me partager tranquillement.


(merci à PY)


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Janik. 09/02/2008 11:06

"Enfin seul. Sans "s"." J. Renard...

Autrefois, aussi, je pouvais être tranquille, je savais encore le reconnaître. Aujourd'hui, c'est soit néant soit tourments. Mais cela me revient, à te lire. Je retiens (les post-its, les gobelets en plastique, les carrés de la botanique), même si ce n'est que de la pensée.
Ton bien me fait du bien. En somme.
Marre des maths et du calcul (les plus, les moins, les assez, les trop, les moitiés, les carrés), et vive l'avidité.
Avide de tout, c'est déjà mieux que le recul du fusil quand le coup est parti.

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