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28 Oct

la course de Paulette Delage (2)

Publié par Raphaële Bruyère

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       Il est maintenant onze heures au croisement de la rue d'Alembert et de la rue Nicolas Chorier. Elle a du contourner le flot des manifestants dont le défilé s'est tant étiré qu'elle s'est retrouvé dans une rue sans repère. Elle crispe sa main sur la laisse de son chien et fixe le panneau Rue d'Alembert comme s'il pouvait à lui seul tenir le rôle du plan de la ville.

       Paulette a quatre vingt quatre ans et elle n'est vieille que depuis peu. Elle porte un jean, un haut de jogging bariolé des années 1980 et un grand cabas à fleurs presque vide. Dans la main qui ne tient pas la laisse, un mouchoir fait une boule humide. Par ce temps froid, Paulette ne retient ni ses larmes, ni sa morve.

       Pendant que les gens autour d'elle se pressent dans leurs directions, elle ne sait laquelle prendre et continue d'observer le panneau, le visage levé à la façon d'une fillette devant une glace vanille portée par de géantes mains étrangères ou encore - et c'est tout aussi peu drôle - comme une vieille femme dont le miroir en face d'elle ne refléterait rien. Elle se tient comme en suspens, simplement interloquée sur un fil qui ne tire aucune pelote. Elle a beau se torturer la mémoire, ce panneau ne lui évoque rien et d'ailleurs, elle ne torture rien.

       C'est exactement à cet instant qu'une jeune femme à vélo, arrêtée au feu, l'interpelle pour lui demander quelle rue elle cherche.

       Et bien, j'habite près d'un tunnel d'où sort le train, dit-elle portant le mouchoir à ses yeux.

       Ah. Mais quelle est votre adresse ? demande la femme à vélo.

       Elle essaye de se rappeler, mais l'image du tunnel prend toute la place de son souvenir. Alors, elle répète, Il y a un tunnel d'où sort le train.

       La rue qui lui paraissait vide il y a quelques minutes à peine, lui semble soudain occupée par cette jeune femme au vélo qui en descend promptement. Sa main gauche agrippée à la laisse d'Emile, elle s'engage volontiers rue Nicolas Chorier. Paulette est partagée entre le sentiment incongru d'être accompagnée par une inconnue et l'espoir qu'elle situe l'emplacement du tunnel d'où sort le train, ce qui ne devrait tout de même pas être difficile.

       Ne serait-ce pas plutôt un pont ? Un pont passe sur le cours Berriat puis il court jusqu'à l'Estacade et poursuit en direction du quartier de l'Aigle. Un pont, oui, un tunnel, je ne vois pas, poursuit la femme au vélo.

       Paulette stoppe sa marche un instant. Elle ne sait plus ce qu'elle fait mais elle sait encore ce qu'elle dit. Elle réalise qu'être aidée la panique un peu. Tout à l'heure, elle était froidement paniquée. Paniquée avec le temps pour elle. Maintenant, elle est paniquée avec la volonté d'en finir. Elle se sent tout à coup très pressée de rentrer chez elle, inquiète de rencontrer Denis qui la houspillerait encore et lui ferait encore la remontrance qu'elle ennuie encore tout le monde.

       Elle ne sait plus à quand remonte l'animosité de leurs rapports. Il a toujours été un garçon indépendant et cachotier. Il est parti tôt de la maison pour s'installer tout prêt, à deux pas. Ses deux filles, elles, sont parties plus tard et se sont installées loin. Avignon et Paris. C'est suffisamment loin pour ne pas les rencontrer Rue Nicolas Chorier.

       Paulette remonte la rue et ne reconnaît rien. Elle est en train de se dire que le détour qu'elle a fait pour contourner la manifestation n'était pas si long quand la femme au vélo lui demande s'il n'y aurait pas un courrier, une facture portant son adresse dans son sac.

       Non, rien. Il n'y a rien dans mon sac mais j'ai ce papier avec des numéros de téléphone. Je le conserve précieusement ce papier, dit-elle en le dépliant les mains tremblantes. Il y a les numéros de mes enfants, j'ai trois enfants vous savez.

       Alors que Paulette tend le papier à la femme au vélo qui lui sourit, elle ajoute - comme pour relativiser la situation puisqu'elle ne l'a pas perdu - qu'elle en serait malade si elle perdait son chien. Ça oui, tout mais ne pas perdre son chien. Emile, concentré sur la marche le nez au sol et affublé d'un pull vert - un pull de chien de vieille par temps froid - ne manque pas au bout de la laisse.

       Perdue dans cette pensée, elle ne réalise pas immédiatement que la femme au vélo lui demande si elle peut appeler l'un de ses enfants. Paulette est bien obligée de préciser dans un larmoiement lacrymal que Non ! Non il ne faut pas appeler et ne surtout pas appeler Denis qui l'engueulerait. Il lui dirait qu'elle ennuie tout le monde.

       La femme au vélo qui se contente de sourire, cadenasse son vélo tandis que Paulette - pour éclairer au mieux sa situation de vieille qui perd la boule mais qui n'est pas encore crevée - précise que Denis est d'ailleurs sans doute en montagne puisqu'il est toujours en montagne, qu'il va en montagne avec sa voiture à elle parce qu'il s'est accaparé cette voiture qui est sa voiture, qu'il ne l'emmène jamais en montagne alors qu'elle aimerait beaucoup aller en montagne.

       Paulette n'ajoute rien pour l'instant, elle vient de reconnaître une arche formée par un couple d'immeubles et si juste après l'arche, sont disposés deux carrés d'herbe, c'est qu'elle se trouve sur la bonne voie. A partir de cet instant, approchant des deux carrés d'herbe, Paulette marche comme si elle savait où elle allait alors même qu'à chaque pas, elle ne sait encore où le prochain la mènera. Une sorte d'ordonnancement familier l'entraîne. Elle avance, tranquillement accompagnée de la femme au vélo sans vélo. Elle tourne à gauche, rue de New York. Elle réalise qu'elles sont dans la rue où vit son fils, elle se met à presser le pas, mieux vaut se faire discrète au cas où, même si elle est persuadée qu'il est en montagne parce qu'il y est toujours. Sans elle et avec sa voiture.

       Vous savez, il ne m'emmène jamais en montagne. Je ne sais pas pourquoi il ne m'emmène jamais. J'aimerais aller en montagne de temps en temps. J'étais très sportive, j'ai toujours été très sportive, dit-elle à la femme sans vélo qui lui répond par une moue compatissante.

       Elles poursuivent le chemin par la rue Jean Prévost, puis traversent le cours Jean Jaurès où Paulette ne remarque pas au loin l'extrême queue de la manifestation, puis empruntent la rue Lieutenant de Quinsonas. Le pas de Paulette s'assure de plus en plus. C'est le bon chemin. Elles tournent à gauche rue du Général Janssen, la femme sans vélo accordée à son pas comme si elles se connaissaient depuis longtemps, comme si elles étaient bien ensemble à se sourire sans mots dire. Paulette se sent revenue à elle. Maudite manifestation qui l'a amenée à se perdre. Elle sait maintenant qu'elle va pouvoir ouvrir les fenêtres de son appartement, de son trop grand appartement dans lequel elle se perdait au début, pour montrer le tunnel d'où sort le train, parce qu'enfin il y a bien un tunnel d'où sort le train. Puis, elle se dépêchera de ressortir pour faire tous les parcs de la ville avec son chien.

       La femme sans vélo s'interloque devant plusieurs dizaines de coupes et médailles disposées sur les étagères dans le salon, dans l'entrée et dans les chambres. Elle les détaille, Cross des Coteaux, Montée du Sappey, marathon de l'Isère et ainsi de suite.

       La dernière date de quand ? De 2008, répond-elle, pendant qu'elle récupère un nouveau mouchoir. J'étais très sportive vous savez, radote-t-elle, parfois je pense que je devrais recommencer à courir.

       Ressortons, dit Paulette, remettant la laisse à son chien, nous avons tous les parcs de la ville à parcourir avec Emile.




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