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09 May

une femme qui aime

Publié par Raphaële Bruyère

les-voyeurs-de-pierre.jpg

 

 

 

Ils sont venus à toi, tu les as trouvés, tu les as désirés. Tu les as croisés, tu as pensé les rencontrer, tu as touché leur peau, serré leur main, caressé le visage, tenu le sexe, tu les as tenus à distance, tu les as enlacés, tu t'es collée serrée, tu t'es retournée, tu t'es accrochée, tu as fait ta vie, tu t'es détachée, tu t'es énervée, adoucie, tu t'es enflammée, endormie, tu t'es épanouie. Tu t'es évanouie.

 

Ils viennent à toi avec leurs gros sabots, leur délicatesse, leur mauvaise foi, leur amour sans borne, leurs peurs, leurs valises et leurs fantômes, leurs envies, leurs désirs, leur confort, leur inconfort, leurs grandes idées, leurs petites idées, leur absence d'idée, leurs rides, leurs fantasmes, leurs cheveux en bataille, leur calvitie, leurs cheveux grisonnants, leurs cheveux bien noirs, leur barbe mal rasée, leur érection, leur tendresse, leur trahison. Il y a les bien-pensants, les cols blancs, ceux dont les manches relevées laissent voir les veines saillantes des avant-bras, ceux qui se rongent un peu les ongles, ceux qui ont de très belles mains, ceux qui cuisinent, ceux qui ne connaissent pas la saison des tomates, ceux qui se lèvent tôt, ceux qui se lèvent tard, ceux qui ont le sens de l'humour, ceux dont tu cherches encore pourquoi ils riaient tout seul. Et ceux qui se voient chevaliers, les jaloux, ceux que tu ne vois pas, ceux qui te rendent belle, ceux qui ont des idées fixes, les inoffensifs, les impétueux, les pires, les lâches, les vieilles peaux, les jeunes cons, les acrobates et ceux pour lesquels tu n'arrives pas à te faire au sourire. Tu les préfères tristes.

 

Et ceux qui sont capables de rire dans un supermarché, ceux qui n'y mettent pas les pieds, ceux qui prennent des douches et ceux qui prennent des bains, ceux qui t'emmènent et ceux qui te plombent, ceux qui te créent un rêve, ceux que tu aimes, ceux que tu as aimé, ceux qui t'ennuient, ceux qui te font déguerpir et ceux qui t'effraient. Et ceux qui te portent à bout de bras, dans leurs bras, ceux dont tu préfères ne pas prendre la main, ceux qui marchent, avec toi, ceux qui ne marchent pas et ceux qui trainent. Ceux qui jouissent trop vite, pas assez souvent, ceux qui en redemandent, ceux qui te retournent le regard, ceux qui n'ont rien compris et qui croient savoir, ceux qui partagent le restant des capotes avant de partir, ceux qui ne saisissent pas les indices, ceux qui sont seuls, ceux qui se lavent après, ceux qui dorment, ceux qui recommencent, ceux qui forment un légo avec ton corps, qui sont ton triangle, ton aimant, ta géographie. Tu dégringoles vers le haut.

 

Et ceux qui te font voyager sur un tapis magique en Italie, ceux qui te font éclater de rire, qui te désaltèrent, ceux qui te trompent en Tunisie et à Lisbonne, ceux qui t'endorment en souriant au coucher de soleil contre les rivages de l'Atlantique, ceux qui t'écrivent une chanson, ceux qui n'ont pas de vocabulaire, ceux qui parlent trop. Ceux qui te disent je t'aime mon amour, ceux qui te disent ch't'ai déjà dit que ch't'aime, ceux qui ne disent rien. Tu danses en trompe l'oeil.

 

Et tous les autres, les Don Juan, les amoureux, les solitaires, les individualistes - égoïstes, les bons petits soldats, les contents d'eux, les bellâtres, les dépressifs, les maladroits, les inconséquents, les séducteurs, les gentils, les trésors, les témoins, les baiseurs, les sportifs, les danseurs, les buveurs de bière, les trop beaux, les amateurs de bons vins, les intellos, les manuels, ceux qui sont les deux et ceux qui ne sont rien, ceux dont tu ne sais pas ce que tu leur trouves mais ne t'en lasses pas, ceux qui sentent la lessive, le déodorant bon marché, ceux qui sentent l’amour, ceux qui veulent, ceux qui ne veulent pas, ceux qui ne savent pas s'engager, ceux qui marchent sur des oeufs, ceux qui viennent légers puis entassent. Tu fais le vide.

 

Et ceux encore qui aiment les foules monstrueuses, ceux qui dansent sur les tables, ceux qui badinent avec le boulanger, qui ne connaissaient pas les dimanches matins, ceux qui préfèrent l'ombre au soleil, ceux qui, en mangeant, rapprochent leur bouche de la table, ceux qui poussent avec le pain et saucent et font du bruit en mâchant, les viandards, ceux qui reconnaissent le goût des épices, ceux qui font l'ordre et ceux qui taquinent le chaos, ceux qui font les cyniques, les imbéciles heureux, ceux qui prennent le sentier, ceux qui se retrouvent devant un mur, et ceux qui meurent. Tu n'en as pas terminé.

 

 

 

A la façon de Un homme qui dort, Georges  Perec, Denoël, 1967

 

Photo : auteur inconnu.

Commenter cet article

Isa 06/09/2012 10:27

ha oui, en effet ! J'aime, j'aime, j'aime....

Raphaële Bruyère 07/09/2012 08:43







Raphaële 12/05/2012 00:24

;-) rire
oui !
C'est très parlant !

sandrine 11/05/2012 22:33

J'aime beaucoup. Surtout "ceux qui partagent le restant des capotes avant de partir". Sandrine (pas celle-là)

brigitte 11/05/2012 12:04

C'est aussi l'un de mes auteurs préférés. Peut-être un lapsus avec Pierre Perret ? :-)

brigitte 11/05/2012 11:48

Merci pour ce texte charmant. Je crois que le prénom de l'auteur de l'homme qui dort est Georges, non Pierre.

Bonne journée

Raphaële Bruyère 11/05/2012 11:57



;-) Merci.


Georges, bien sûr, je ne sais pas où j'avais la tête...C'est n'importe quoi ! D'autant qu'il est un de mes auteurs favoris !


Merci encore.



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