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17 Aug

Z’en faites pas

Publié par Raphaële Bruyère

 

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Z’en faites pas qu’elle dit, la dame du camping, en laissant apparaître une unique dent aussi désemparée qu’une grenouille loin de sa mare. Elle venait de laisser sa voiturette rose sans permis à côté de la cabane dans laquelle elle faisait ses bons, « ses p’tits bons ». Dans sa cabane, une chaise, une table pliante dépliée, un cendrier débordé, un carnet pour « les p’tits bons ». Elle garde jalousement et avec bonne humeur le camping municipal, de 7h à 9h et de 19h à 21h. Son mari l’attend, parce qu’elle a un mari, le clope coincé aux lèvres, les mains derrière le dos, indifférent à cette nouvelle époque des hommes virils qui lavent leur poil.

     Z’en faites pas, y a rien eu qu’elle a répété alors que je venais de passer une nuit dans l’insomnie des vaches.

     La veille, j’avais posé ma tente sur une partie du camping protégée du vent et de l’humidité directe de la mer par une haie de troènes communs à une petite distance calculée des toilettes et sanitaires. J’avais disposé mon matelas auto gonflant, les deux parties de mon duvet, mon livre de chevet et une lampe frontale. Ce camping n’était pas le pire, il était même plutôt agréable. Peu de vacanciers, une vue sur un bras de mer à vous couper la parole et de petits restaurants à trois roues de vélo. Le meuglement ininterrompu des vaches toute la soirée m’avait paru étonnant mais la journée de vélo et la beauté carte postale des paysages accessibles depuis la route m’avaient épuisée. Je sombrais sans sommation le front sur La pêche à la truite en Amérique.

     Comme il n’arrive que dans les campings, je me levais en pleine nuit pour rejoindre les toilettes, vers 1h32 montre en main. Les meuglements n’avaient pas cessé, ils n’avaient pas diminué. De retour dans la tente, je restais les yeux ouverts, sans aucun sens de l’humour, à envisager les raisons possibles de tels meuglements. De la souffrance, j’identifiais une souffrance infinie. Non pas que j’aie un amour particulier pour les vaches mais une détestation pour la souffrance. J’imaginais une vache qui met bas dans les affres d’une première fois, ou que plusieurs d’entre elles n’avaient pas été trait par un paysan pochetronné et oublieux, puis décidais que ce n’était pas plausible, puis encore n’envisageais plus de raison. Je n’arrivais pas à dormir. Mon insomnie se fixait sur les cris souffrants, les intégrait à ma somnolence. Ils s’immisçaient, s’approfondissaient, prenaient du volume. Mon corps ressemblait à celui d’un papillon choqué par le pare-brise d’une voiture roulant à faible allure dont le conducteur s’imagine que le papillon va s’envoler par-dessus le toit de l’auto tandis que le sol le recueille bougeant encore, plié en deux sur le côté. Je n’étais pas bien.

     Au petit matin, je suis sortie de la tente les yeux gonflés, les valises brûlantes et boursouflées et me suis dirigée vers les toilettes. Les bruits du petit jour et le vent couvraient de plus en plus les meuglements que je ne cessais d’entendre.  Puis comme je vis la voiturette terminer son tour de camping pour vérifier les éventuels « petits bons » à encaisser et la grosse dame en sortir pour ouvrir la porte de sa cabane, je me dirigeais vers elle. Frileuse de sommeil, je m’approchais et vis sa dent me sourire. « Bonjour, dites-moi, savez-vous si un fermier a eu un problème avec ses bêtes cette nuit ? J’ai entendu des vaches meugler toute la nuit. »

« Non, je ne sais pas, a-t-elle répondu.

     Je vis alors son regard s’éclairer, un regard bien heureux de comprendre.

-     Z’en faites pas, y a rien eu. Z’en faite pas, c’est l’abattoir. Mais faut pas pleurer, y-a rien eu, j’vous dis. »

 

 


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RB 27/03/2012 22:06

C'est dingue, le petit mot que j'avais répondu n'est jamais apparu ! Et maintenant, tu es en plein printemps !

Topa 27/08/2011 09:16


"Les peuples heureux n'ont pas d'histoire..." (Machin)


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